André Gratien West (1806-1885)
Réflexions autour d’un intendant militaire


West : ce patronyme relativement elliptique apparaît dans un article publié en 2004 par Marie Grau, se référant à la naissance et à la diffusion du saint-simonisme à Perpignan (1). Dans me prolongement de ces mentions se rapportant aux Pyrénées-Orientales, notre intention est d’évoquer plus avant le profil biographique d’André Gratien West (1806-1885), et de le replacer en termes chronologiques, à la jonction du courant utopiste et de l’histoire ultérieure. La carrière, les écrits et le réseau familial de Gratien West semblent en effet susceptibles d’une attention particulière : ingénieur et intendant militaire, auteur d’écrits divers - militaires et scientifiques - ce personnage aux multiples facettes semble en effet se situer à la croisée de l’histoire militaire, de l’histoire des idées et de l’histoire des sciences. Aussi la démarche actuelle a-t-elle pour objet de susciter des interrogations sur la place occupée en son temps par ce personnage et surtout, par l’étude de son réseau familial, de poser les jalons d’une recherche élargie courant du XIXe siècle à la guerre de 1914.

La carrière militaire de Gratien West

Né le 17 janvier 1806 à Paris, André Gratien West est le fils de Philippe Nicolas Célestin West (1774-1838) et d’Anne de Secondat (1770-1847). Plus précisément, du mariage en 1796 à Agen entre Célestin West et Anne de Secondat, sont issus quatre enfants actuellement connus et répertoriés : Philippe Auguste West (1800-1844), Jean Louis Gérard West (1802-1882), André Gratien West (1806-1885) et Marie Caroline West (1808-1858). On notera l’ascendance noble de la lignée maternelle - Anne de Secondat est fille de Gratien de Secondat et de Marie Françoise de Jayan (2) - ainsi que le parcours de Gérard West, frère aîné de Gratien, qui fut pour sa part administrateur du chemin de fer de Paris à Lyon et Méditerranée (3).

La carrière de Gratien West quant à elle, s’inscrit dans le cadre de l’histoire militaire. Polytechnicien, initialement officier du Génie attaché à la direction de Perpignan en 1831, celui-ci est nommé chef du Génie à Villefranche de Conflent en février 1832. Entré dans la « famille » saint-simonienne en 1830, Gratien West est dans sa jeunesse l’un des inspirateurs de l’église de Perpignan en 1831, auteur d’articles et de correspondances qui le situent comme l’un des référents du courant saint simonien local. Selon Marie-Grau, cet engagement est à l’origine de sa mutation « brutale » de la place forte de Perpignan à celle de Villefranche de Conflent, place forte verrouillant un passage du massif pyrénéen (4).

Bien que les détails de son parcours restent à éclaircir, l’épisode saint-simonien semble avoir été peu préjudiciable à son avancement. Ensuite adjoint au sous-intendant militaire de la place de Bône, il fait partie de l’état-major lors de la première expédition contre Constantine en 1836 et peut-être lors de la seconde en 1841, et est élevé cette même année au titre de chevalier de la Légion d’honneur (5). Rentré d’Algérie, il demeure ensuite rue de Verneuil à Paris, et y est mentionné en 1847 comme sous-intendant militaire, chargé du service des bâtiments de l’administration. Dans le cadre de ses fonctions, il acquiert cette même année au nom de l’Etat, l’hôpital thermal militaire de Vichy, pour le service du ministère de la guerre (6).

Le Second Empire apparaît également favorable au personnage : promu au rang d’intendant militaire, il est élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur en novembre 1853 puis à celui de commandeur en août 1865 (7). Au terme de son service actif, achevé vers la fin de l’Empire, il décède à Paris en 1885 à l’âge de 79 ans. Le personnage se caractérise donc par une carrière entièrement consacrée à l’intendance militaire, principalement parisienne durant plus d’une vingtaine d’années, et couronnée des plus hautes récompenses honorifiques.

Les publications de Gratien West

Par ailleurs, des années 1830 à la fin des années 1870, Gratien West ne cesse de publier divers écrits dont l’amplitude croît avec l’âge, et dans la production desquels se distinguent trois périodes. La première période est celle de sa jeunesse, consacrée à la défense et à la diffusion des idées saint-simoniennes, à propos de laquelle nous renvoyons à la bibliographie établie par Marie Grau (8). La seconde période court du Second Empire aux années 1870, époque à laquelle G. West est auteur d’écrits militaires. En 1865, année où il est élevé au grade de commandeur de la Légion d’honneur, il publie une Note sur la justification des comptes du département de la Guerre, contenant des recommandations pratiques résumées en un principe, à l'usage des membres des hiérarchies du commandement et du contrôle (9). Le terme de « recommandations » donne à penser que l’auteur pose un regard relativement critique sur le fonctionnement de la hiérarchie et de l’administration militaire.

En 1868, l’intitulé du volume suivant apparaît nettement plus explicite : L’Armée d’après les lois militaires de 1818 à 1868. Changements à introduire dans son organisation. Protection qui lui est nécessaire à l'intérieur de l’Empire (10). Cet ouvrage de 179 pages, mettant l’accent sur l’imprévoyance de l’armée en temps de paix, est extrait d’un volume plus important publié la même année et intitulé Recherches sur la puissance des armées. Conditions qui favorisent cette puissance en ce qui concerne la mutuelle confiance des éléments militaires, leur instruction, leur nombre et leur hiérarchie (11). Traitant de la question militaire, ces deux principaux ouvrages de Gratien West signalent en effet « l’infériorité de notre armée dans l’Europe nouvelle, tant sous le rapport organique que sous le rapport numérique ; et l’implacable esprit de domination des Prussiens » (12). Dans le second volume cité, somme de 425 pages, l’auteur prône en particulier une réorganisation de l’armée afin que celle-ci soit en capacité de répondre à une mobilisation rapide, dans l’éventualité d’une guerre qui pourrait survenir.

Ces ouvrages tardent à être publiés. Deux fois interdits de parution par le ministère, leur censure est en effet maintenue en dépit de quatre audiences sollicitées à l’empereur  par l’intendant militaire : « je n’ai pu faire cette publication qu’après la cessation de mon service actif et après que la loi militaire venait d’être votée » indique celui-ci (13). Au terme du conflit franco-prussien, sous le gouvernement alors exilé à Bordeaux, G. West prône ensuite et à nouveau une résistance prolongée et chiffrée dans un pamphlet intitulé : Défense de la France en 1871 (14). Il publie enfin Lettres d'un intendant militaire à M. le Ministre de la guerre sur l'administration de l'armée, opuscule de 49 pages, édité en 1876 (15). Il est alors âgé de 70 ans.

Un troisième volet de son œuvre concerne enfin ses publications scientifiques. Ancien élève du collège Louis Le Grand à Paris, jeune premier prix de physique au concours général de 1823 (16), Gratien West semble renouer avec les sciences et figure comme membre résident dans le Bulletin de la Société chimique de Paris, nommé lors de la séance du 3 juin 1870 (17). Trois ans plus tard, en 1873, il publie un ouvrage de 304 pages édité chez G. Masson, intitulé : Statistique des volumes des équivalents chimiques et d'autres données relatives à leurs propriétés physiques. Suivie d’un Mémoire sur quelques questions moléculaires (18). Son nom figure également dans plusieurs comptes-rendus de l’Académie des sciences en 1874, successivement intitulés : Sur la mesure de la chaleur ; Sur la gravitation, sur la cohésion et sur les distances des centres des molécules ; Sur l’emploi mécanique de la chaleur ; Résumé d’un mémoire sur la cohésion (19). Quelle est la part qu’occupe la réflexion scientifique dans l’œuvre de Gratien West et existait-t-il un quelconque rapport entre cette activité et ses fonctions d’intendant militaire ? La question reste posée.

Alliances et postérité de Gratien West

En tout état de cause, face à une production éditoriale relativement fournie et diversifiée, la question se pose des relations de Gratien West avec son ou ses éditeurs. Si celles-ci apparaissent dans l’immédiat totalement inconnues pour la partie scientifique, on constate que la maison d’édition militaire « J. Dumaine » publie régulièrement les ouvrages de Gratien West depuis le Second Empire. De fait, un lien de parenté unit précisément Gratien West (1806-1885) à son éditeur, Jean Julien Chilhaud Dumaine (1817-1894) : les deux hommes ont respectivement épousé deux sœurs, Marie Henriette et Pauline Léonie Lambert, elles-mêmes filles d’intendant militaire (20).

Les liens familiaux unissant G. West, auteur, à Julien Dumaine, éditeur, apparaissent en outre durables, comme en témoigne la présence de ce dernier, alors âgé de 60 ans, au mariage de Marie West, fille de Gratien. En 1877, celle-ci épouse à Paris Paul Cheynier Lejouhan de Noblens, alors capitaine d’état-major demeurant à Vannes, issu de la noblesse bretonne (21). Gratien West décède pour sa part à Paris en 1885, à l’âge de 79 ans, à la survivance de son épouse, Henriette Lambert (22). Les obsèques de cette dernière, décédée à l’âge de 89 ans, sont pour leur part célébrées en 1912 : « L’absoute a été donnée par Mgr Doulcet, évêque de Nicopolis, son petit-neveu. Le deuil était conduit par le lieutenant-colonel Cheynier de Noblens, son gendre, MM. René West, Gratien, André et Olivier Cheynier de Noblens, ses petits-fils, et par M. Dumaine, ministre plénipotentiaire, son neveu » (23).

Il convient enfin de s’arrêter sur cette dernière mention et plus largement sur la famille Dumaine, alliée à celle de Gratien West. Le neveu par alliance de Gratien West fut en effet Alfred Dumaine (1852-1930), fils de l’éditeur Julien Dumaine. Les écrits de Gratien West eurent-ils une audience auprès de ce neveu ? La question mérite d’être posée, dans la mesure où Alfred Dumaine, archiviste paléographe, époux de Marcelle Hatton de la Goupillière, fut historien, mais aussi ambassadeur de France auprès de la cour impériale d’Autriche-Hongrie, en poste à Vienne jusqu’en août 1914 (24). Ainsi deux générations successives témoignent de leur engagement dans l’histoire militaire mais aussi diplomatique de la France au cours des XIXe - début du XXe siècle.

Conclusion

En définitive, l’esquisse biographique de Gratien West, intendant militaire, laisse apparaître un personnage complexe, à la fois discipliné, catholique intransigeant, respectueux de la hiérarchie mais à l’esprit sans cesse combatif, indéfiniment polémique (25). La trajectoire scientifique, politique et militaire qui le mène à Paris en passant par Perpignan méritait donc d’être ébauchée, comme une contribution à l’histoire des ingénieurs ayant œuvré en Roussillon ou transité par cette région. Elle tend à poser les jalons de leurs idées politiques, militaires et scientifiques dans un siècle traversé par la conquête coloniale aussi bien que scientifique, les révolutions sociales et les changements de régime successifs.

Enfin, plus précisément, il convient de mesurer l’importance de ces deux branches famililaes West-Dumaine dans l’histoire militaire et diplomatique de la France. Quelle fut le niveau de pouvoir et d’influence de ces lignées et leurs relations au sein des instances gouvernementales ? On notera l’opposition des pouvoirs administratifs aux idées saint-simoniennes de G. West puis l’opposition aux idées de réforme de l’armée sous le Second Empire. Qu’en est-il ultérieurement ? Le pouvoir politique a-t-il pris en compte certaines des réflexions de l’intendant militaire ? Quel fut le rôle diplomatique de son neveu Alfred Dumaine et comment s’articule-t-il avec l’histoire de la maison éditoriale paternelle, dont le corpus est initialement celui de publications militaires ? Autant de questions soulevées par une simple curiosité de chercheur et qui, sous toutes réserves, mériteraient un jour d’être relayées.


E. Praca
22-5-2011


Notes

(1) Marie Grau : « Perpignan la saint-simonienne » in Perpignan une et plurielle, éd. Trabucaire, Perpignan, 2004, p. 433-450.
(2) Généalogies diverses parues sur Internet.
(3) Mention in Archives de Paris, 6e arrondiss., V4E 3191, acte mariage Marie West, 29-11-1877.
(4) Cf Marie Grau op.cit p.442 et Religion Saint-Simonienne. L'Ecole polytechnique et les Saint-Simoniens. Lettres de Hoart, G. West et Bruneau, 2 p., 1832.
(5) A. N., dossier LH 2754 45 et Adrien Pascal, Le Duc de Nemours, son passé, son avenir politique, Paris, 1842, p.16 : Composition de l’état-major de l’armée expéditionnaire. G. West y figure en 1836 comme adjoint au sous-intendant Evain, ss-intendant militaire à Bône.
(6) Acte Outreban, not. à Paris le 2-1-1847, cité par Antonin Mallat et Dr Cornillon, Histoire des eaux minérales de Vichy, tome 2, fascicule 3, 1906, p.619.
(7) A. N., dossier LH 2754 45.
(8) Marie Grau : « Perpignan la saint-simonienne » in Perpignan une et plurielle, Perpignan, 2004, p. 449-450.
(9) Gratien West, Note sur la justification des comptes du département de la Guerre, contenant des recommandations pratiques résumées en un principe, à l'usage des membres des hiérarchies du commandement et du contrôle, des comptables et des officiers d'administration, in-8, éd. J. Dumaine, 1865.
(10) Gratien West, L’Armée d’après les lois militaires de 1818 à 1868. Changements à introduire dans son organisation. Protection qui lui est nécessaire à l'intérieur de l’Empire 1868, éd. E. Dentu, Paris, in-8, 179 p.
(11) Gratien West, intendant militaire du cadre des armées, Recherches sur la puissance des armées. Conditions qui favorisent cette puissance en ce qui concerne la mutuelle confiance des éléments militaires, leur instruction, leur nombre et leur hiérarchie, Paris, E. Dentu et J. Dumaine, 1868, 425 p.
(12) Mention in Gratien West, Défense de la France en 1871, p. 51-52.
(13) Gratien West, Défense de la France en 1871, Paris, éd. Dumaine, in-8, 72 p.
(14) Mention in Gratien West, Défense de la France en 1871, p. 51-52.
(15) Gratien West, Lettres d'un intendant militaire à M. le Ministre de la guerre sur l'administration de l'armée, Paris, éd. Dumaine, 1876, 49 p.
(16) Banquet annuel des anciens élèves du collège Louis Le Grand, 11-12-1847, 1848, note 8.
(17) Bulletin de la Société chimique de Paris, séance 3-6-1870, ss présid. de M. Friedel, p.3.
(18) Gratien West, Statistique des volumes des équivalents chimiques et d'autres données relatives à leurs propriétés physiques. Suivie d’un Mémoire sur quelques questions moléculaires, Paris, éd. G. Masson, 1873, in-4, VII-304 p.
(19) Catalogue of scientific papers, vol 11, 1874-1883, p.786, mentionnant les comptes rendus Académie des Sciences : bull. 78, 1874, p.426-427 ; p.1279-1280 ; p.1358-1359 ; bull. 21, 1874, p.483-485.
(20) Sources Internet pour chacune des branches et contrôle actes état-civil : Archives Ville de Paris. Marie Henriette Lambert (1822-1912) est épouse de Gratien West.
(21) Archives de Paris, 6e arrondiss., V4E 3191, acte mariage Marie West, 29-11-1877.
(22) Archives de Paris, 6e arrondiss., V4E 5943, acte décès Gratien West, n°375, 12-02-1885.
(23) Le Figaro, 22-4-1912, n°113 et 27-4-1912, n°118.
(24) Notice Alfred Chilhaud Dumaine par Robert Barroux, in Bibliothèque Ecole des Chartes, volume 91, 1930, rubrique : Chroniques et mélanges, p. 235-236.
(25) Agé de 75 ans, G. West propose encore, dans le cadre d’élections législatives se déroulant dans l’arrondissement de Versailles, une Ligue entre les républicains et catholiques contre les révolutionnaires, librairie de l’œuvre de Saint Paul, Paris, 1881, 44 p.

 

 
 
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