Les premiers ateliers de façonnage du papier à cigarettes dans les Pyrénées-Orientales (1838-1858)

En-tête de circulaire « A la fabrique espagnole », se référant à l’origine espagnole de la fabrication du papier à cigarettes. Fabrique de Joseph Bardou, fils aîné du promoteur de la marque Job, Perpignan, 1853. (Col. Atelier-Musée du Papier, Angoulême).

Le sujet abordé se veut une contribution à l'histoire industrielle et en particulier à l'histoire industrielle du papier à cigarettes dans les Pyrénées-Orientales. Les conditions de mise en place de cette industrie, le recensement des premiers ateliers de façonnage, la biographie partielle des Bardou, principale dynastie de fabricants en France, constituent l'objet de cet article, tendant à exposer les résultats provisoires d'une recherche en cours, de durée et d'intérêt beaucoup plus vastes.

Les sources documentaires du Vallespir

Dans la première moitié du XIXe siècle, ignorant les impératifs politiques du traité des Pyrénées, un certain nombre de pratiques d'usage courant tendaient à se répandre depuis la Catalogne du Sud vers le département des Pyrénées-Orientales. Tel était le cas par exemple du façonnage et de l'usage des livrets de papier à cigarettes, initialement répandus dans les zones de contact étroit avec les terres de Catalogne espagnole1. Dans les Pyrénées-Orientales, ces espaces, principalement formés de la vallée du Tech et de la plaine d'altitude de Cerdagne, constituaient ainsi les avant-postes d'une pratique d'extension rapide, culminant dans les années1850 avec l'installation à Perpignan des ateliers de façonnage du papier à cigarettes de marque Job.

Précurseurs en quelque sorte d'une industrie nationale de fabrication du papier à cigarettes, créés à l'initiative des habitants du Vallespir et de Cerdagne, ces premiers ateliers étaient jusqu'à présent méconnus, sauf par certaines mentions de leurs marques de fabrique, à paraître dans le répertoire départemental des marques de papier à cigarettes, dressé par Denis Peaucelle et encore inédit2.

Régions des Pyrénées-Orientales frontalières de la Catalogne : le Vallespir, de Céret à Prats de Mollo ;
la Cerdagne, à l’ouest de Mont-Louis (Col. APHPO).

Un premier inventaire de ces ateliers était cependant rendu possible, en raison notamment des obligations d'autorisation préalable, réglementant l'installation de ces sortes d'entreprises. Soumise à la législation française, la création de ces « fabriques à la frontière » n'était en effet autorisée qu'après avis favorable du préfet et du directeur des douanes, constatant que la position3 des établissements dans des localités de moins de 2000 habitants n'était susceptible de développer aucune fraude.

Cette législation douanière, datant de 1791 et 18064, et s'appliquant initialement aux clouteries, papeteries, grandes manufactures et fabriques souhaitant s'établir dans ces zones de faible densité démographique, avait ensuite été renforcée par la jurisprudence en 1832, et étendue à tous les « simples ateliers de fabrication » de ces mêmes zones frontalières. De 1838 à 1858, six arrêtés préfectoraux autorisaient ainsi successivement, après avis de la direction des douanes, la création de fabriques de « cahiers à cigarettes » dans la région du Vallespir. Consignés séparément, sans paraître dans les recueils d'actes administratifs de la préfecture5, tous cependant n'ont pas été conservés. L'existence du premier arrêté n'est ainsi connue que par le rappel de sa date de ratification, ultérieurement mentionnée par le directeur des douanes.

Cet arrêté contresigné le 22 mars 1838, était accompagné de la demande formulée par l'intéressé, un sieur Deloupy, d'Arles-sur-Tech, et de l'avis initial des douanes, documents qui, pour leur part, ont été conservés. Datée du 30 janvier, la requête était annotée par le maire de la commune, favorable à un projet qui, à son avis « ne pourrait qu'être utile au pays où cet article est en consommation ».Témoignant d'un certain scepticisme, la réponse des douanes révélait pour sa part l'hésitation dans la mise en place juridique du projet :« Je dois supposer que ce genre de fabrication, tout restreint qu'il est, doit être soumis aux procédés communs de la fabrication des papiers (...). Si au lieu de fabriquer du papier-cigare, le pétitionnaire a voulu dire fabriquer des livrets (...) avec du papier déjà existant, il serait possible alors d'examiner jusqu'à quel point ce genre d'industrie est compatible avec le régime des douanes6 ». Cette incertitude prudente soulignait ainsi la nouveauté de l'initiative.

Vingt ans plus tard, signe tangible de la progression de ce phénomène industriel dans les mentalités, la même administration résumait avec assurance les termes d'une législation qui, au demeurant, pesait déjà aux candidats potentiels : « Aux termes des articles 41, titre 13, de la loi du 22 août 1791 et 75, de la loi du 30 avril 1806, il ne peut être formé dans l'étendue du rayon des douanes, excepté dans les villes dont la population agglomérée est au moins de 2000 âmes, aucune clouterie, papeterie ou autre grande manufacture ou fabrique, sans l'avis du Préfet du département et celui du Directeur des Douanes, constatant que la position des établissements ne peut favoriser la fraude. Un arrêt de la cour de Cassation en date du 14 Xbre 1832, a décidé que les simples ateliers de fabrication sont tout aussi bien que les grandes manufactures ou fabriques, compris dans les termes des lois des 22 Août 1791 et 30 Avril 1806. Il résulte de ces dispositions que la création dans le rayon frontière d'une fabrique de livrets à cigarettes, ne peut avoir lieu sans autorisation préalable (...) ».

C'est donc dans un cadre législatif précisément défini que les arrêtés préfectoraux des 22 mars 1838, 7 novembre 1842, 19 août 1850, 15 juillet 1851, 4 avril 1854 et 26 juin 1858, autorisaient l'établissement de ces fabriques à Arles-sur-Tech (2 mentions), Saint-Laurent-de-Cerdans (3 mentions) et Amélie-les-Bains (1 mention)7.

Sens et connaissance des premiers ateliers de façonnage

En 1838, Deloupy adressait au préfet une supplique, faisant surtout allusion à ses conditions d'existence. Se considérant dans une « déplorable situation », il cherchait un moyen de subsistance, lui permettant d'envisager un avenir plus serein. Quatre ans plus tard, les propos du second demandeur avaient changé de nature, soulignant l'orientation précoce de cette industrie vers une production de qualité. Le 24 septembre 1842, la seconde demande émanait donc d'Abdon Delmau, habitant de St Laurent-de-Cerdans, requérant l'autorisation d'établir une « fabrique de confection de cigarres », « lequel papier », ajoutait-il, « je promets et certifie faire venir de Castres ou de ses environs ». Cette demande confirmait d'abord que le second impératif des entreprises à la frontière était d'employer, en amont du façonnage, des matières premières d'origine française, de préférence aux produits espagnols.

Par ailleurs, elle faisait état d'un courant commercial spécifique depuis Castres jusqu'aux limites du pays, qui devait se prolonger jusqu'aux années 1870. Dans cet intervalle en effet, les Bardou utilisaient aussi pour le façonnage de leurs livrets à cigarettes, des papiers de provenance de cette localité. La qualité de la matière première était attestée par les récompenses offertes aux fabricants de Castres lors des expositions industrielles, dont notamment celle de 1849 à Paris, pour un papier précisément dénommé « cigarette8».

Par arrêté préfectoral du 7 novembre 1842, Abdon Dalmau était donc autorisé à établir dans la commune de Saint-Laurent une « fabrique de livrets à cigarres », sous condition d'ouvrir un compte courant au bureau local des douanes et d'en tolérer les recensements et inspections. En 1858 était déposée sa marque de fabrique « papel fino hygienico », suivie en 1874 de celles d'« Arbre d'Amour » et de « Fleur Inconnue », recensées par Denis Peaucelle9. Dans ces mêmes années 1870, il était d'ailleurs toujours mentionné comme « fabricant de livrets » dans les actes de Soubirane, notaire à St-Laurent10. Son atelier trentenaire et contemporain de ceux des Bardou, constitue l'une de ces entreprises méconnues, établies le long de la frontière dans la première moitié du XIXe siècle.

Marques et cachets extraits du brevet d'invention n° 8872 délivré le 14-11-1849 par le ministère de l'Agriculture et du Commerce à Jean Bardou, fabricant de papiers à cigarettes « appelés papiers Job », à Perpignan.
Légende du brevet :
1 - marque dorée sur la couverture supérieure des livrets.
2 - marque dorée sur la tranche.
3 - marque dorée sur la couverture inférieure.
4 - cachet noir blasonné aux armes de la famille de Françoise de Godefroy, épouse de Jean Bardou.
(Col. Fonds d'archives de l'Institut National de la Propriété Industrielle. Reproduction de la Division de la documentation, des publications et de l'action régionale, Paris).

Selon une troisième autorisation aux dispositions identiques, Jean Coste, habitant de Saint-Laurent, était ensuite autorisé à ouvrir dans sa commune une « fabrique de confection de cigarres » par arrêté du 19 août 1850. Le 26 Juin 1858, un autre arrêté au nom de Joseph Coste, du même lieu, accordait à ce dernier le droit de relier des cahiers de papier à cigarettes. Cette même année, « J. Coste père » déposait une marque de « papier collé à la gomme », étudiée par D. Peaucelle et témoignant de l'intérêt porté aux détails de fabrication11. Les cahiers étaient en effet préencollés à la gomme arabique, permettant ainsi l'adhésion immédiate des bords de la cigarette roulée, et donc probablement une économie de papier. Joseph Bardou utilisait pour sa part du « suc de figue ».

Au-delà des détails techniques, la requête suivante déposée en mai 1851 par Louis Parès et Xatard Pagès, éclairait plus amplement le fonctionnement des ateliers. Louis Parès se présentait en effet comme « buraliste des contributions indirectes et débitant de tabac à Arles-sur-Tech ». L'industrie du façonnage apparaissait en ce cas comme un travail de complément, cependant déjà directement lié au commerce du tabac. Louis Parès précisait en outre son intention de « (s)e livrer à la fabrication de livrets à cigarettes dans (s)on domicile situé à Arles-sur-Tech ». En période de préindustrialisation, l'activité de façonnage se présentait donc sous la forme d'ateliers à domicile, autorisant ainsi l'emploi, temporaire ou définitif, de la parentèle ou d'une main d'oeuvre de proximité. Dans cet exemple précis, le fabricant, qui n'était pas forcément papetier, était également marchand de ses produits finis, à savoir papiers prédécoupés et tabac à rouler.

En 1854, la demande de Deit Picon, autorisée dans la commune d'Amélie-­les-Bains, n'apportait aucun élément nouveau, hormis celui de la localisation. En 1858 par contre, Joseph Coste précité exprimait également son intention de « relier dans (m)a commune et dans (m)on domicile des cahiers de papiers à cigarettes », confirmant ainsi l'existence des ateliers à domicile. Cette requête marquait aussi le terme de la période de création de ces premiers ateliers, précurseurs d'une industrie nationale.

Joseph Coste précisait en effet le sens, sémantique et géographique, accordé à son commerce : « Ce genre de commerce est fait non seulement dans le but de faire circuler les produits dans l'intérieur de la France mais encore en Espagne ». Comme Abdon Dalmau en 1842, le demandeur s'engageait cependant à n'utiliser pour la fabrication « que des matières françaises ». Malgré la dimension familiale de son atelier et inversement au sens de diffusion initial des livrets à cigarettes, en 1858, un courant d'exportation, explicitement annoncé, tendait ainsi à s'établir depuis les Pyrénées-Orientales vers l'Espagne limitrophe.

Dans ce département frontalier, le principe d'autorisation préalable avait donc été confirmé par six arrêtés préfectoraux, permettant de 1838 à 1858 l'établissement dans le Vallespir d'autant de fabriques de cahiers à cigarettes. Les données issues de ces demandes et arrêtés, concernant l'existence d'ateliers à domicile, l'emploi de la parentèle, l'alliance aux buralistes, les circuits de production et de diffusion, méritaient tout à la fois d'être illustrés et étendus à l'ensemble du département. Hors du champ de la législation douanière, les premiers temps de l'histoire des Bardou, l'une des plus importantes dynasties de fabricants de papier à cigarettes en France, constituaient un exemple, notoire et méconnu à la fois, de l'histoire de cette branche industrielle.

Biographies partielles des Bardou, en Conflent, Roussillon et Cerdagne

Au tout début du XIXe siècle, les Pyrénées-Orientales constituaient pour les Bardou une terre d'adoption. En amont de la dynastie, Jacques Bardou était en effet né à Montardieu, dans le diocèse de « Couzerans », région réputée pour sa tradition papetière. Après une jeunesse passée à Montbrun, diocèse de Rieux, en Haute Garonne, il était arrivé à Perpignan en 1793. Fils de tonnelier, exerçant le métier de boulanger, il y épousait l'année suivante Marie Raspaut, une orpheline originaire d'Ille-sur-Tet. Le couple s'installait ensuite à Ille, où Marie Raspaut conservait des attaches familiales dans le secteur de la boulangerie. De leur union naissait Jean Bardou, déclaré à Ille le 6 nivôse an VIII (28-12-1799).

Avant de devenir fabricant de papier à cigarettes, Jean Bardou était à son tour durablement attesté comme boulanger (1818-1834) exerçant tout d'abord le même métier que son père. Sa jeunesse était perturbée par les changements de régime politique. En 1816, alors âgé de 16 ans, il avait en effet été condamné à un an de prison pour avoir écrit à Ille, sous la monarchie et sur le mur d'un moulin à farine « Napoléon, vive Napoléon ». On ne sait cependant s'il purgea sa peine.

En août 1817, âgé de 17 ans et muni d'une dispense d'âge en raison de sa minorité, il promettait mariage à Françoise de Godefroy, une jeune Conflentoise de cinq ans son aînée. Native de Corneilla et domiciliée au Vernet, celle-ci était fille unique et naturelle de Baselice de Godefroy et d'un père putatif dont la paternité ne serait jamais confirmée. Brillant autrefois, le lustre de cette famille de vieille noblesse franco-catalane, s'était de fait passablement terni, mais cette union permettait à Jean Bardou de « rentrer dans le rang ».

Portrait allégorique de Jean Bardou, promoteur du papier à cigarettes de marque Job. Cette composition fonde le mythe de l’inventeur, représenté entouré de fioles et de cornues et qualifié de « pharmacien », profession qu'il n'exerça jamais. Plaquette commémorative de la société Job, service « exportation », vers 1938 (Col. E. Praca).

Précocement scellée, l'union de Jean Bardou et Françoise de Godefroy se révélait à la fois féconde et durable. Du couple naissaient en effet à Ille six enfants, déclarés de 1818 à 1833 : Jacques en 1818, Marie 1821, Joseph 1823, Pierre 1826, Magdelaine 1829 et Antoine 1833. Sans changement durant cette période, l'adresse familiale était également celle de l'aïeul Jacques Bardou, confirmant la réunion des générations sous le même toit. Le domicile se trouvait fixé « rue des quatre coins », les « quatre coins » étant, entre couvents et églises, un carrefour fréquenté du vieil Ille. C'est à cette adresse que décédait Marie Raspaut en 1825, suivie de Jacques Bardou en 1834, à l'âge de soixante-cinq ans.

Durant tout le premier tiers du XIXe siècle, le nouveau berceau familial s'était donc situé aux portes du Conflent, où les structures sociales et familiales se reproduisaient dans un premier temps à l'identique. A Ille, les Bardou s'étaient intégrés à un milieu commerçant relativement urbanisé et l'on peut penser qu'ils étaient également instruits, Jacques Bardou signant en 1799 parfaitement son nom. Après le décès de ce dernier en 1834, s'ouvrait pour la famille, dont Jean Bardou était promu responsable, une série de changements importants : changement de domicile d'Ille à Perpignan, changement de profession, de l'artisanat de la boulangerie à celui de la fabrication de papiers à cigarettes.

Attesté dans le chef-lieu du département en 1836, Jean Bardou était d'abord domicilié rue Grande des Fabriques, puis locataire de Paul Ducup rue de la Fusterie, et enfin rue du Bastion St Dominique. Exerçant d'abord le métier de boulanger, il devenait ensuite peintre et dessinateur et enfin en 1848 « fabricant pour son compte de papiers de fantaisie ». Conformément à la loi du 5 juillet 1844, il déposait le 3 septembre 1849 une demande de brevet d'invention « pour des papiers à Cigarettes dits papiers Job », auprès du ministère de l'Agriculture et du Commerce. Délivré le 14 novembre 1849 pour une durée de quinze ans, enregistré sous le numéro 8872, ce brevet faisait de Jean Bardou non seulement le promoteur officiel, mais aussi le propriétaire exclusif de la marque Job.

Sur ce dernier point et pour des raisons ultérieures de concurrence commerciale, l'origine de la fabrication donnait cependant lieu à des interprétations différentes. Selon Pierre Bardou, devenu cadet des fils de la famille, c'est en 1838, voire en 1835 qu'installé à Perpignan, Jean Bardou aurait conçu les livrets à cigarettes à l'origine de son succès. Ces papiers, portant sa marque, devaient ensuite prendre le nom de Job, suivant la lecture extensive faite par les consommateurs des initiales de Jean Bardou, séparées par un losange. Ainsi l'idée et l'initiative de la fabrication revenaient au seul chef de famille, à savoir Jean Bardou.

La seconde version, émise par Joseph Bardou, devenu l'aîné des fils de la famille, contredisait cependant la première. Elle insistait d'abord sur la lente conversion professionnelle de Jean Bardou, après une période transitoire durant globalement de 1840 à 1850. A cette précision attestée par les sources, Joseph Bardou ajoutait une revendication, en s'attribuant personnellement la paternité intellectuelle du projet de fabrication, médité sur la frontière franco-espagnole. Exerçant pour sa part le métier de chapelier, Joseph Bardou avait en effet été le premier à quitter le cercle familial et se trouvait en 1844 établi à Bourg-Madame. En 1845, il épousait Marie Mitjavile, le mariage religieux étant célébré à Ville­Llorens en Cerdagne espagnole et le mariage civil à Bourg-Madame, en Cerdagne française, en 1847.

Née sur le versant espagnol, Marie Mitjavile était fille de Laurent Mitjavile et Marie Garretta. Son père, grand propriétaire terrien, possédait plusieurs domaines dont en particulier le mas Rondole, « l'une des plus grosses exploitations de Cerdagne française » selon Christine Rendu. Du côté maternel, les Garretta, originaires de Latour de Carol, formaient une vaste fratrie de négociants, pour la plupart en textile, qui avaient essaimé partout en France et en Espagne. Ainsi Marie Mitjavile, outre six frères et soeurs, ne comptait pas moins de sept oncles, établis à Lyon, Rouen, Paris, Toulouse ou encore Madrid et Barcelone. Les Garretta étaient eux-mêmes alliés aux Duran, entrepreneurs en chocolat, laines à la mécanique, espadrilles, en tous points de la Cerdagne. La vaste plaine d'altitude constituait ainsi une importante plaque tournante, en hommes et marchandises, entre France et Espagne.

C'est dans ce contexte de jeunesse que Joseph Bardou rappelait l'existence de relations fréquentes entre Bourg-Madame, Puycerda et la Seo d'Urgell. Il affirmait ainsi avoir acquis de Ginesto, quincaillier de la Seo, diverses « quantités et qualités » de papiers à cigarettes espagnols, puis le secret de fabrication de leurs livrets. Vers 1847 - 1848, ayant fait partager à son père l'idée d'une fabrication française, celui-ci se serait alors mis en mesure de réaliser le projet à Perpignan.

Malgré l'absence d'arrêtés préfectoraux spécifiques à la Cerdagne, et au-delà des querelles de personnes, l'hypothèse d'un foyer de diffusion depuis la Cerdagne espagnole vers l'intérieur du pays, concomitant de celui du Vallespir, se trouvait donc fortement avérée. Suivant d'ouest en est la vallée de la Tet jusqu'à la ville de Perpignan, il essaimait d'ailleurs temporairement à Prades en 1859, où Joseph Pujol déposait la marque du « Papyrophyle ». Par ailleurs, les sources historiques, de même que le discours familial, s'accordaient à donner au façonnage le statut initial d'une activité de complément. Il accédait ensuite au rang de métier, dans la mesure où était assurée une production suffisante, artisanale et domestique.

En 1852, l'atelier de façonnage de Jean Bardou était attesté rue Grande des Fabriques à Perpignan dans deux pièces du domicile familial, elles-mêmes mitoyennes des trois pièces de l'espace privatif. Il était composé de deux tables posées sur tréteaux, de presses, de « trois chariots avec dix couteaux » - soit un par personne - de centaines de boîtes vides ou en cours de confection, de papier et ruban rose. Une seconde pièce servait de lieu de stockage au papier en rames, carton au poids et paquets de ruban. Organisé à domicile, cet atelier de dimension familiale permettait donc l'emploi de la parentèle : parvenus à l'âge adulte et demeurés célibataires, les trois cadets oeuvraient ainsi au côté de leur père, dont ils partageaient depuis toujours logement et ateliers. Le personnel, féminin, se composait en outre de quatre ouvrières, auxquelles s'ajoutaient une servante et un domestique, au service de la famille.

Portrait de Jacques-Zacharie Pauilhac, « courrier de malle-poste » entre Toulouse et Perpignan,
et premier diffuseur exclusif du papier Job (Col. E. Praca).

Dès 1849, les circuits de production et commercialisation étaient entièrement maîtrisés. En amont du façonnage, les matières premières provenaient des papeteries Gary et Rouannet, situées à Castres. Le produit fini, initialement commercialisé dans l'échoppe du boulanger Calmettes, au rez-de-chaussée du domicile de Jean Bardou, avait ensuite été diffusé chez divers débitants de tabac perpignanais. A l'extérieur du département, il était diffusé, selon un contrat d'exclusivité, par Jacques-Zacharie Pauilhac « courrier de malle-poste » entre Toulouse et Perpignan, originaire de Montauban. Celui-ci avait délégué une partie de la distribution à un contact parisien, assurant ainsi, dès avant la seconde moitié du XIXe siècle, la diffusion du papier Job jusqu'à la capitale.

Successeur et seul propriétaire de la marque Job en 1853, Pierre Bardou, fils cadet de Jean, donnait une nouvelle impulsion à l'entreprise paternelle. Dès 1854, il tentait de s'assurer, en amont du façonnage, une première indépendance vis-à-vis des papetiers, en assurant à son tour sa propre production papetière, aux moulins del Fuster et de la Miséricorde à Perpignan. La modernisation de l'outillage intervenait en 1856, par l'acquisition de pièces inventées par Massiquot, augmentant ainsi les rendements des ateliers. En 1857, 35 maisons assuraient en France la diffusion du Job, dont le façonnage occupait dès 1853, « quinze à vingt ouvriers et ouvrières » à Perpignan. Dès cette époque en conséquence, l'entreprise de Pierre Bardou s'orientait, selon la classification de la Statistique générale de la France de 1847, vers la « grande industrie ou manufacture », rassemblant les établissements de plus d'une dizaine d'ouvriers.

Selon des modalités identiques, il fallait enfin distinguer des ateliers Job les entreprises de Joseph Bardou, revenu de Cerdagne et installé à son tour à Perpignan comme fabricant de papier à cigarettes, avant 1850. L'expansion de ses entreprises reposait aussi sur la participation sur la parentèle cerdane, convertie à la fabrication perpignanaise ou au métier de buraliste. La réussite des Bardou reposait donc sur la force de leurs réseaux, l'intégration à l'entreprise des circuits de production papetière et de commercialisation ultérieure et surtout, sur la marge importante de leurs profits. Ainsi prenait son essor depuis les Pyrénées-Orientales, une industrie nationale et internationale du papier à cigarettes, pourtant initialement dite « légère ».

Livret de papier à l’aigle impérial, rappelant la récompense obtenue à l’exposition universelle de 1855 par Joseph Bardou, fabricant à Perpignan (Col. Atelier-Musée du Papier, Angoulême).

E. PRACA
Article paru dans
la revue Conflent n°208,
Prades, juillet-août 1997, p. 31-45.

Notes des 1e et 2e parties

1 - Cf D. PEAUCELLE, « L'usage de rouler du tabac dans une mince feuille de papier est apparu dans le sud de la France (Languedoc) vers 1825. Ce serait les soldats des armées napoléoniennes en campagne en Espagne qui auraient découvert cette nouvelle façon de fumer (...) », in « Les très riches heures du papier à rouler : l'industrie du papier à cigarettes en France », le Vieux Papier, Paris, octobre 1996 n° 342, p. 361. Cette pratique se prolonge par la création d'ateliers de façonnage.
2 - D. PEAUCELLE, « Liste des marques de papier à cigarettes déposées dans les tribunaux de commerce entre 1858 et 1949. Sélection pour le département des Pyrénées-Orientales », inédit. Nous remercions particulièrement l'auteur de nous permettre certaines citations.
3 - A.D.P.O., 13 Sp l « fabriques à la frontière ». Les divers déclarants précisent par exemple que leur fabrique sera située « au milieu du village ».
4 - 22 août 1791 : « décret... qui règle tout ce qui concerne les déclarations, les visites... les lieux désignés pour l'entrée et la sortie des marchandises... la police générale des douanes » in Table générale... des lois, senatus-consultes, etc, publiés dans le bulletin des lois depuis l'ouverture des Etats-Généraux... au ler avril 1814, tome 2, Paris, 1816, article « Douanes » p. 422. 30 avril 1806 : « loi contenant de nouvelles dispositions organiques du régime des douanes », mêmes réf., p. 429.
5 - A.D.P.O., ne figurent pas dans 4 K11 arrêtés préfectoraux manuscrits et 25 PERS, arr. préf. imprimés par exemple (année 1838).
6 - A.D.P.O., 13 Sp 1 et 13 Sp 19. La demande de Deloupy mentionnait pourtant bien les livrets.
7 - A.D.P.O., 13 Sp 1 pour tous sauf le ler : 13 Sp 19.
8 - Cf D. PEAUCELLE, op. cit. p. 364 et Me Gambus not. à Perp., acte du 19-11-1852, mention du « Sieur Gary, fabricant de papier à Castres » (cote n° 22) et de « MM Rouanet à Castres, fabricants de papier » (cote n° 23).
9 - D. PEAUCELLE, « Liste des marques... », op. cit.
10 - A.D.P.O., 3 E 53/206, Me Soubirane, not. à St L. de Cerdans, ex : acte du 29­6-1870, n° 55.
11 - D. PEAUCELLE, op. cit., « Les très riches heures... », 2e part. p. 385-386.

Notes de la 3e partie

En raison du caractère synthétique de l'article, nous renvoyons le lecteur aux sources archivistiques suivantes:
Archives Départementales des Pyrénées-Orientales : état civil d'Ille, Perpignan, Latour de Carol : 2 E, Justice : 3 U ; Moulins et usines : 13 Sp ; Industrie : 9 Mp ; Notaires : Mes Jaume, Boluix-Coste, Philibert, Amouroux à Perpignan, Mes Abdon Girvès, J.B. Blanc à Saillagouse : 3 E.
Archives Communales de Perpignan : Etat civil : 1 à 3 E et 6 E ; Dénombrements : 1 F ; Contributions : 1 G.
Archives Départementales de l'Hérault : Justice : 2 U1.
Fonds du Musée du papier d'Angoulême : Contrats, correspondances, mémoires, patentes.
INPI.
Sources non déposées aux A.D.P.O. à l’époque de cette publication : Mc Gambus, ancien not. à Perpignan et Cot, ancien not. à Mont-Louis.

Bibliographie générale et régionale

Delsalle Paul, La France industrielle, Paris, 1993.
Dewerpe Alain, Le Monde du Travail en France 1800-1950, Paris, 1989.
Sagnes Jean, (sous dir. de), Le Pays catalan, tome 2, Pau, 1985.
Vidal Pierre, Perpignan depuis les origines jusqu'à nos jours, Paris, 1895.
Wolff Philippe, (sous dir. de), Histoire de Perpignan, Toulouse, 1985.

Bibliographie thématique

Anonyme, « Société Job, anciens établissements Bardou-Job et Pauilhac », in L'Illustration économique et financière, n° spécial « Les Pyrénées- Orientales », 1928, supplément au n° du 30-6-1928, p. 64-65.
Anonyme, « Historique de la société Joseph Bardou et fils » in Petite Anthologie de la cigarette, textes recueillis et publiés par la société Joseph Bardou et fils à l'occasion de son centenaire, Angoulême, 1949.
Bordet Daniel, « Le papier à cigarettes, en affiches, cahiers, images, objets publicitaires », in La vie du collectionneur, n° 149, 25-10-1996.
Cahiers Job, Revue du personnel de la société Job, dont les articles de Louis ROUFFIANDIS.
Constans Jean-Marie, « Couserans : la saga des papetiers » in Pyrénées-Magazine, n° 22, juillet-août 1992, p. 83-89.
J. d'Elne, Une famille de grands érudits survivant à Corneilla de Conflent, Perpignan, 1918.
Peaucelle Denis, Fumées du Nil n° 0, publication de l'Atelier-Musée du papier « Le Nil », St Cybard, Angoulême, 1988.
Peaucelle Denis, « L'industrie du papier à cigarettes au XIXe siècle : fabrication, transformation et négoce », in Livre des congrès de International Paper Historians, 1994, p. 104 à 111.
Peaucelle Denis, « Les très riches heures du papier à rouler : l'industrie du papier à cigarettes en France », lère et 2e parties, in Le Vieux Papier, Paris, octobre 1996, n° 342, p. 361 à 369 et janvier 1997, n° 343, p. 385 à 389.

 

 
 
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